L’art face à l’abondance

La science-fiction, tant en littérature qu’au cinéma ou en bande dessinée, m’a fait découvrir un grand nombre de concepts spéculatifs tout à fait vertigineux : économie de l’abondance, échelle de Kardashev, monades urbaines, nanosocialisme, etc. C’est d’ailleurs le propre d’une oeuvre de science-fiction réussie que de proposer une histoire attrayante tout en développant autour d’idées souvent novatrices et fascinantes, comme l’a par exemple fait Iain M. Banks autour de la singularité technologique dans la Culture, son oeuvre principale.

J’ai découvert par ces biais tout une frange de la littérature étudiant les implications des nouvelles technologies, tant au niveau des infrastructures que des superstructures. Ce sont des textes très rigoureux, quand les oeuvres de science-fiction développent en général autour de la vie au quotidien d’un ou plusieurs protagonistes et des retombées des progrès technologiques sur leur vie, et ce dans à peu près tous les domaines.

Tous les domaines, sauf un. L’art.

En lisant l’Âge de diamant, j’en suis venu à me demander comment réagirait le monde de l’art face à des machines capables de copier à l’identique tout objet qui leur est présenté. Notant que l’auteur évacuait avec soin ce sujet, je me suis rendu compte que je n’avais jamais lu ou vu d’oeuvre de science-fiction évoquant même simplement l’art dans les sociétés qu’ils présentaient. Ce qui est somme toute parfaitement logique. Et c’est aussi pour cette raison que j’ai choisi de ne pas illustrer ce billet : aucune image ne pourrait correspondre.

En effet, plus encore que la technologie, il est impossible de prévoir à quoi ressemblera l’art dans quelques dizaines d’années, a fortiori dans quelques siècles, voire plus. Il est déjà très difficile d’évaluer un paysage des tendances et orientations de l’art aujourd’hui, alors demain ! La production contemporaine est en effet tellement vaste et couvre tellement de supports et de sujets qu’il est impossible d’avoir le recul conséquent à son appréciation ; presque tout ce qui peut être travaillé ou étudié l’est, sans doute, par tel ou tel artiste à travers le monde. L’art contemporain se déconstruit et se reconstruit à chaque instant, évolue en permanence, tant par rapport à lui-même, dans une idée de meta très prisée, que par rapport au monde.

Comment en vouloir alors à l’écrivain ou au scénariste de passer sous silence ce sujet ? Déjà, même si c’est un sujet fabuleux et proprement vertigineux, il n’intéressera jamais qu’une frange réduite du lectorat ou des spectateurs. Ensuite, cela demanderait d’excellentes notions en art actuel, ce qui n’est pas à la portée ni de l’intérêt de tous. Enfin, l’exercice serait vain, puisque spéculer sur l’avenir de l’art relèverait au mieux du hasard, tant les paramètres à prendre en compte sont grands. Même s’il précède souvent les tendances et annonce les changements sociaux majeurs, l’art est le reflet de la société qui l’abrite. Il faudrait à l’auteur développer une société entière et en déduire les répercussions sur les activités créatrices pures ; la tâche s’annonce ambitieuse.

Et pourtant. Pourtant, je voudrais que les auteurs incluent l’art dans leurs futurs respectifs. Je n’ai pas connaissance de cultures qui n’auraient pas d’art propre, sous quelque forme que ce soit ; pourquoi alors des sociétés futuristes n’en auraient-elles pas ? C’est là tout le paradoxe de l’art en science-fiction : il est indélicat de l’omettre mais impossible de le définir de façon sinon exhaustive, au moins satisfaisante.

Toute tentative relèverait probablement du cliché, à moins de réunir une palanquée de futurologues, de scientifiques, d’experts de l’art contemporain et d’artistes. Ce qui, somme toute ferait un putain de bon sujet de colloque sur la prospective de l’art à long et très long terme. Je crois que je me suis convaincu moi-même, je vais aller en parler à l’université, je re.

Pour en revenir à mon questionnement initial, il était par exemple question de la duplication d’objets à l’aide d’assembleurs nanotechnologiques, c’est à dire de machines capables de composer molécule par molécule tout objet dont elles ont le schéma. C’est, en somme, la fusion des nanotechnologies et des fab-labs qui commencent à se développer un peu partout.

Imaginons donc qu’on puisse scanner une oeuvre d’art, contemporaine ou non, et qu’on puisse la reproduire à l’infini à l’aide des-dites machines. Quel rapport entretiendrions-nous alors avec l’oeuvre originale ? La notion d’original aurait-elle même encore un sens ?

On pourrait imaginer, en sus d’une démocratisation de l’art, un accroissement exponentiel à l’égard de l’original, dans une sorte d’obsession fétichiste. Là, ça commencerait à craindre, avec une flambée monstrueuse des prix des oeuvres, même s’il ne s’agit que d’un griffonnage fait en quelques minutes par un artiste à la renommée limitée. Ce serait là le paradoxe : la démocratisation de l’art augmenterait la valeur des oeuvres d’art d’une façon sans précédent, et entraînerait une spéculation extrême, avec tous les ennuis que cela implique : magouilles, arnaques, sécurisation à l’extrême…

De toutes façons, il serait difficile de déterminer lequel serait l’original sans machines extrêmement perfectionnées, avec sans doute des histoires de radioactivité naturelle dans le coup.

D’un autre côté, l’original pourrait perdre toute valeur marchande, tout en conservant un intérêt historique, notamment au sujet de la détérioration progressive des oeuvres ; quelle époque serait prise pour modèle, pour référence, lors de la reproduction de l’oeuvre.

Il pourrait aussi servir à une désacralisation totale par appropriation. Si chacun peut obtenir une infinité de copies de n’importe quelle oeuvre, il peut s’en servir pour la dénaturer, la corrompre, l’améliorer à sa façon, et au final s’en inspirer pour créer soi-même.

On en revient donc à l’impossibilité de prévoir un art futuriste ; il ne s’agit même pas ici des formes que prendrait la création, mais simplement de la réception culturelle et marchande des oeuvres déjà existantes à notre époque ! Cela soulève également les problématiques liées à la question d’aura, soulevée par Walter Benjamin ; l’oeuvre perdrait-elle toute aura à être ainsi virtuellement ubique, à la fois potentiellement partout et nulle part ? Ou au contraire, en gagnerait-elle un peu en étant là, réelle et précise à défaut d’être originale ? Ces questions sont fascinantes. Tellement que je ne comprends pas qu’un écrivain ou un universitaire ne se soit pas encore attelé à étudier ça. Peut-être est-ce le cas, d’ailleurs ; va falloir que j’aille fouiller un peu les Internets.

N’empêche, ça vous plairait pas, à vous, d’avoir chez vous des reproductions fidèles à la molécule de peinture près des plus grandes toiles de l’histoire de l’art ? Moi si, et plutôt deux fois qu’une. Et au diable les implications esthétiques immédiates. On laissera ça aux historiens de l’art et esthètes à naître.

Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai un colloque à aller préparer, moi. J’en ferai bien une thèse, de ces questions, d’ailleurs.

Analogies musicales

À la fin de l’année, je me suis retrouvé dans une soirée légèrement enfumée où j’ai commencé à discuter avec une invitée d’art en général ; elle débutait ses études dans une école des beaux-arts de la région. Lui expliquant que j’étudiais l’art contemporain et projetait d’en faire à terme mon métier, elle m’annonça qu’elle n’aimait pas l’art contemporain, lui préférant les classiques académiques. Imaginez ma surprise.

Ce fut plutôt une double surprise, sachant que ce qu’elle produira au terme de ses études sera fatalement considéré comme de l’art actuel, peu importe le mimétisme ou l’application qu’elle pourrait mettre à imiter les anciens. De même, cela dénote d’une méconnaissance certaine de ce qu’englobe et représente l’art contemporain, ce que j’ai essayé de lui représenter, sans grand succès de ma part, grâce à une analogie avec le monde de la musique. Je vais donc essayer de développer un peu cette idée, qui me permettra peut-être plus tard d’expliquer mieux le phénomène de l’art actuel à mes proches.

(Pour illustrer mon propos, j’ai ponctué ce billet de peintures très différentes, en tâchant de montrer la diversité au sein de ce médium tout en restant dans mes goûts.)

Ian Hornak [01]

- Ian Hornak, Wordsworth in the Tropics, 1977

Mais pour en revenir à cette anecdote, il faut savoir que ce n’est pas un cas isolé ; cela m’a été confirmé par différents professionnels habitués à côtoyer ce genre de public. Il s’avère donc que ce mal touche une part non négligeable des étudiants de premier cycle en arts plastiques et beaux-arts, qu’il est difficile de chiffrer. Ce rejet s’estompe au fil des mois dans la quasi-totalité des cas, si tant est que ces étudiants poursuivent leurs études. Cela dénote pour moi d’une forme d’échec dans l’enseignement des arts au lycée et d’une fausse idée que se font les étudiants du monde de l’art, mais ce n’est pas de cela que je suis venu par aujourd’hui, notamment en raison de mon manque de connaissances à ce sujet.

Je parlais donc d’une comparaison avec l’univers musical pour expliquer l’art contemporain. En effet, quand on me dit qu’on n’aime pas l’art de nos jours, je rétorque qu’on ne peut pas ne pas aimer ça, tout comme on ne peut pas ne pas aimer la musique – bien qu’il existe quelques cas rarissimes de personnes totalement imperméables à la musique.

En effet, l’art contemporain ne désigne pas, à l’instar de la musique, une pratique unique ou définissable. Il couvre toutes les formes possibles à travers une infinité d’artistes, de genres et de supports ; c’est d’ailleurs cela qui permet de définir l’art contemporain : son incroyable diversité. Cela vaut aussi en musique, tant les genres musicaux et les artistes varient, cette pratique n’étant unifiée que par son support (l’audio) et sa visée divertissante.

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- DALeast, O Agglutination O, 2012

Voilà donc l’argument que j’assène aux gens qui me disent ne pas aimer l’art contemporain. Tout comme ils aiment certains styles musicaux et en rejettent d’autres, ils aimeront forcément certains artistes, certaines pratiques plastiques actuelles. Tout l’art ne se réduit pas à trois octogones posés sur le sol d’une galerie. Chacun a ses goûts, et tous se retrouvent d’une façon ou d’une autre pratiqués par quelqu’un quelque part dans le monde. De la sculpture minimaliste aux naïfs arborant des couleurs de paradis en passant par les artistes jouant du sound-art, le spectateur finira fatalement par trouver quelque chose à son goût. C’est pareil en musique : en creusant un peu et en découvrant toujours plus d’artiste, on finira empiriquement par se forger un goût, qui pourra tout autant porter sur le jazz, l’électro, le folk, etc. ; de même, on ne dira pas ne pas aimer la musique pour la simple raison qu’un genre nous déplaît.

Il suffit d’être curieux et d’avoir le volonté de passer outre les préjugés qui ont pu s’incruster en nous. Plus même j’y pense, et plus je me dis que le rejet de l’art contemporain passe vraiment par une difficulté de communication et une méprise sur ce qu’il représente. Cela semble évident, mais réaliser soi-même que son domaine d’étude souffre beaucoup d’une simple méprise sur ses tenants et aboutissants, ça fait un peu mal.

Mark Tansey [01]

- Mark Tansey, Triumph Of The New York School, 1984

Pour autant, je pense que l’apanage de l’amateur d’art contemporain par rapport à l’amateur de musique est de pouvoir apprécier une œuvre sans toutefois l’aimer. J’emploie ici le terme d’appréciation dans le sens de reconnaître la valeur de. Je dois dire que je n’aime qu’une partie minoritaire des œuvres qui me sont présentées, que ce soit lié aux œuvres elles-mêmes ou au contexte de leur découverte ou de leur cadre d’exposition. En revanche, je fais ou j’essaie de faire l’effort de réfléchir à ce qui est sous-tendu, de juger la pertinence de l’œuvre au-delà du simple ressenti que je peux en avoir.

C’est à dire que je peux trouver une œuvre intelligente et sensée même si elle ne m’est pas agréable au niveau esthétique. Cela m’arrive souvent, tout comme je peux rejeter complètement un artiste ou tomber en adoration devant un artiste, simplement parce qu’il utilise des couleurs brillantes et chaudes – mon péché mignon à moi. Simplement, je suis conscient de mes goûts et j’essaie d’en faire abstraction quand je découvre de nouvelles œuvres, même si c’est dur.

Oscar Bluemner [01]

- Oscar Bluemner, Form and Light, Motif in West New Jersey (Beattiestown), 1914

Je pense que chacun devrait faire la démarche de chercher à prendre du recul pour essayer de déterminer ce qu’il aime vraiment dans les arts. Avoir un point de départ, une base depuis laquelle on peut découvrir d’autres pratiques, ça me semblerait être une bonne approche.

 

 

Update

J’effectue une mise à jour du thème graphique du blog, avec un design plus minimaliste et plus centré ; pour que cela fonctionne, il va falloir que je retravaille tous les articles pour que les images rentrent bien dans l’ensemble. J’en profiterai pour les actualiser un peu.

J’ai été très, très occupé ces derniers mois. Ayant déménagé, j’ai commencé mon master, ce qui m’occupe déjà conséquemment, mais j’ai également effectué un stage en parallèle des cours et je me suis inscrit dans un nouveau club d’aïkido, auprès duquel j’essaie d’être très assidu. J’avais donc peu de motivation pour actualiser le blog, une fois rentré chez moi.

Je ne pense pas pouvoir reprendre un rythme de parution régulier, mais je vais essayer de poster ponctuellement des réflexions et ce genre de bêtises. Il y aura toujours de quoi dire, faudra juste trouver le temps et la motivation pour le faire.

Asher Roth vs. Ralph Goings

Huhuhu. Ca fait un bail que je n’étais pas venu poster ici. Va falloir refaire un peu de décoration. Mais d’abord, on va parler d’Asher Roth, ou plutôt d’un de ses clips. Mais aussi d’HDR et de peinture réaliste américaine. C’est simple, ne vous inquiétez pas.

Asher

- ‘MURICA.

Asher Roth est un rappeur américain né en 1985. C’est son vrai nom, d’ailleurs. Il a cartonné à partir de 2009 avec un single qui déchire : I Love College. Véritable hymne à la débauche étudiante, faut pas s’étonner que ça trouve son public, hein. J’ai découvert cette chanson quelques années plus tard, au détour d’un épisode de Breaking In. Une série anecdotique d’ailleurs, mais qui m’a permis de découvrir d’autres trucs pas mal. Donc bon.

Là, il s’agit d’une autre dont je voudrais vous parler : Gotta Get Up. En plus d’Asher Roth, on retrouve D.A. Wallach, du groupe Chester French, qui s’ocupe des refrains. L’ensemble est assez entraînant et plutôt plaisant, mais c’est pas le tube du siècle non plus. Ce qui m’a mis sur le cul, c’est LE CLIP.

À mater en HD et en plein écran, de préférence.

Voilà l’objet. Détonnant, je trouve. L’histoire est banale, mais le rendu graphique est ahurissant. C’est donc une vidéo utilisant la technique de l’HDRI, pour high dynamic range imaging. Et c’est joli. En gros, ce sont deux ou trois appareils photo qui shootent la même chose, mais avec un degré d’exposition à la lumière qui différe. Les images sont ensuite fusionnées informatiquement, pour donner des photographies aux couleurs irréelles.

On peut donc également en faire des vidéos, comme c’est le cas ici. j’avais déjà vu cet effet à l’œuvre, mais je dois avouer qu’ici il m’a bluffé. Par ses couleurs et son rendu, bien sûr, mais aussi par le choix de certaines scènes. Elles me rappelaient quelque chose que j’avais survolé un peu avant, la peinture réaliste américaine contemporaine. En particulier les hyper-réalistes, avec des noms comme Ralph Goings, Robert Bechtle, Robert Cottingham, Richard Estes ou encore Don Eddy et Charles Bell.

Ces peintres ont un rendu de la réalité unique, et représentent surtout des paysages urbains et des symboles de notre société. Dès que j’ai vu le clip de Gotta Get Up, ça a fait tilt. C’est cette Amérique, immortalisée dans la peinture, qui prend vie avec le procédé de l’HDRI. Une sorte de souvenir en plus vivide, en plus animé.

Mais ça marche mieux avec des images, donc je vous montre.

- Le clip à gauche, Robert Bechtle à droite.

- Richard Estes à gauche, le clip à droite.

- Ralph Goings à gauche, le clip à droite.

Je ne sais pas si je me suis fait assez bien comprendre. Je trouve cette technique photographique incroyable dans son rapport à la peinture, qui peut proposer un rendu surréaliste de la lumière, à l’inverse (habituellement) de la photographie. Ici, on retrouve vraiment cet esprit suranné dans le traitement et le choix des sujets, ce que j’affectionne dans la peinture américaine moderne et contemporaine.

Je tirerais bien mon chapeau de cow-boy à ceux qui ont réalisé ce clip, mais j’ai pas de chapeau de cow-boy. Mais l’intention y est.

L’enthousiasme, le propre du geek

J’avais déjà évoqué le mode de vie geek/nerd/otaku/whatever il y a quelques temps, en essayant de montrer comment l’expectative, l’attente sans cesse comblée et renouvelée, en rythmait le quotidien, avec comme exemple un parallèle avec les paysans de l’époque moderne.

Aujourd’hui, je vais ajouter à ma théorie un corolaire,  l’enthousiasme. Je suis en effet fasciné par la capacité des geeks à s’enthousiasmer un maximum pour des sujets que d’autres considéreraient comme triviaux. Je m’explique.

Fan-art et crossover de trucs de geeks. On approche le chef d'oeuvre.

Quand un geek aime vraiment quelque chose, il y va à fond, avec un enthousiasme débordant. Ce quelque chose peut être très varié, tout comme l’est la communauté geek : cinéma, photographie, jeu vidéo, jeu de rôle, manga, littérature… Il se tient informé des dernières nouveautés, des dernières actualités et connaît son sujet sur le bout des doigts, confinant parfois au burlesque le plus navrant (i.e. : les bastons de puristes sur le net). Pour terminer la catégorisation, il faut comprendre que ces communautés vivent à travers Internet, puisque leurs passe-temps sont parfois trop pointus ou exigeants pour susciter un intérêt réel au niveau local, dans la vraie vie. C’est ainsi qu’un fondu de photographie isolé du Midwest peut partager ses conseils avec des amateurs du monde entier.

Ce regroupement en communauté de gens qui ne se connaissent pas mais partageant la même passion entretient la flamme, chacun apportant à l’édifice des informations, des trouvailles, des réflexions… L’enthousiasme est communicatif, et s’auto-entretient sans peine à travers autant de membres. Je suis par exemple abasourdi par la volonté et la capacité des gens qui essaient de décortiquer le teasing dans les mises à jour de l’éditeur de jeux vidéo Valve, qui enfouit des détails là où seuls quelques mordus pourront jamais les dénicher. Lesdits mordus s’empressant ensuite de diffuser l’information à tout le monde ; le geek est en effet partageur et ne ménage pas ses peines. On veut faire partager son enthousiasme au plus grand nombre possible, et je trouve ça merveilleux.

Faut qu'on bosse quand même les stéréotypes, ou on s'en sortira jamais.

Quelles formes peuvent alors prendre cet enthousiasme, élément caractéristique du geek ? De nombreuses. Des très nombreuses, même. Je vais commencer par le cliché de base : la science-fiction. Intérêt largement partagé par les geeks, la SF déchaîne l’enthousiasme par les promesses qu’elle apporte. On fait souvent le lien avec l’échappatoire, le refuge imaginaire ; sans doute y a-t-il de cela, mais pas que. Notre époque s’y prête aussi, avec le développement exponentiel des technologies. Nous vivons au quotidien avec des technologies que la plupart d’entre nous n’imaginaient même pas il y a une dizaine d’années ! On se prend au jeu de la SF car on sait que ça sera un jour possible ; reste à savoir quand. De notre vivant ?

On pourrait mettre en parallèle de l’attrait pour la SF celui des nouvelles technologies. Je trouve le terme de « nouvelles » particulièrement adéquat : elles se renouvellent sans cesse et proposent des nouveautés tous les ans, déchaînant l’intérêt des geeks, voire même du reste du monde dans certains cas.

Un exemple où ça dépasse les bornes des limites.

Là encore, ces nouvelles technologies sont assez pointues et les différences entre les versions ne suscitent pas l’engouement des masses. Mais pour le geek, c’est primordial. Les fabricants proposent toujours plus fort, plus grand, plus puissant, plus rapide ; mieux, en somme. Et leur cœur de cible en redemande. C’est ainsi que j’ai pu discuter avec passion des prouesses offertes par une nouvelle carte graphique avec des gens aussi enthousiasmés que moi ; ce n’est pourtant qu’un morceau d’électronique hors de prix (à l’époque), obscur aux yeux de la majorité.

D’ailleurs, les nouvelles technologies et l’intérêt qui les accompagne sont souvent des auxiliaires à d’autres passions : si on bave devant un nouvel appareil photo hybride, c’est pour pouvoir pratique ensuite ; si on envie une nouvelle carte graphique, c’est pour pouvoir jouer à des jeux toujours plus puissants. C’est ainsi que les passions s’entrecroisent et que l’enthousiasme est d’autant plus partagé. Et comme le geek est multitâche au niveau des passions, autant dire qu’il a beaucoup de raisons d’être enthousiaste. C’est vraiment cette capacité à attendre, apprendre, espérer, croire, partager, s’intéresser sans rien attendre en retour et avec un intérêt sans cesse renouvelé qui m’émerveille. Même si ça semble parfois carrément dork, voir des gens mettre tant d’énergie et de passion gratuite dans quelque chose redonnent quand même foi dans l’humanité. Eh ouais.

Le geek se donne les moyens de son enthousiasme et rassemble les foules. C’est du moins mon interprétation de sites comme Kickstarter, où des gens recueillent des fonds auprès des internautes pour financer des projets un peu fous, loufoques… : jeux vidéo, films, jouets, gadgets, consoles (sigh), voire même des collectes de fond ! On est prêts à investir dans un projet qui retient notre intérêt, à aider à sa réalisation alors que rien n’a encore été produit. Même si il y a un bon lot d’arnaques, j’aime cette volonté d’y croire. Ça aussi, ça redonne foi dans l’humanité. Les geeks, les meilleurs des hommes ?

En plus, on aime les animaux. Surtout les loutres, les chatons et les poneys.

Autre aspect de l’enthousiasme, le cult following. Mon préféré. On aime tellement une œuvre ou un auteur qu’on crée autour d’elle une communauté. Les réalisations qui en découlent sont très variées, entre le détournement, le cosplay, le fan-art, les fan-fictions… D’où viendrait la règle 34 sinon ?

Des gens qui se déguisent, se réunissent, échangent… C’est cela, les fameuses conventions. Naruto, One Piece, Star Wars, Mass Effect, Team Fortress et consorts sont imités, parodiés par des gens qui passent des heures à élaborer un costume qui ne sera vu que par leurs pairs. Ça, c’est une manifestation physique de l’enthousiasme. Et c’est cool. Moi, si je vais à la salle de sport, c’est pour pouvoir me déguiser en Rocky du Rocky Horror Picture Show, dans son slip doré et sa blonditude.

Et j’ai gardé le meilleur pour la fin. Le summum. Les memes. Des images, des vidéos, détournées, partagées, commentées, reproduites à l’infini, dans tous les domaines imaginables : politique, jeux vidéo, chatons, musique, cinéma, sport… L’humour est sans doute le trait le plus partagé chez les humains ; c’est d’autant plus vrai chez le geek. Sauf que l’humour est ici très particulier et lié à un contexte, ce qui le rend particulièrement hermétique (i.e. : ALLO UI CER BLOG).

À ce jeu-là, tout le monde a sa pierre à porter à l’édifice. L’humour crowdsourcé, c’est aussi ça, l’enthousiasme.

Bref, qu’on soit capable de se mettre à plein pour soulever des montagnes pour des trucs qui n’intéressent pas grand monde, moi je trouve ça fabuleux, je l’ai déjà dit. On a hâte tous ensemble.  On partage sans rien attendre en retour. On s’extasie sur des conneries. Et on n’est pas prêts d’arrêter.

Sir Pyle, l’autre Docteur

Je vous parlais la semaine dernière d’une bande dessinée relativement méconnue de Morvan, Trop de Bonheur. Je vais continuer sur ma lancée et vous parler d’une autre de ses bandes dessinées, la série des Sir Pyle.

Le terrifiant docteur et son fantôme de domestique.

Sir Pyle, c’est une série en trois tomes constitués chacun de petites histoires indépendantes racontant les péripéties du personnage éponyme, histoires qu’il raconte le plus souvent au fantôme qui lui sert de majordome. Pyle S. Culape (sic) est un mythecin célèbre, venant en aide aux personnages mythiques ou mythologiques : l’abominable homme des neiges, le Bête, la terrifiante truite-garou…

Mais le mythecin est bien plus intéressant que ses patients. Il serait âgé de 4 000 ans mais conserve une apparence d’adolescent imberbe ; nul ne sait d’où lui vient cette immortalité. Cette jeunesse physique l’agace, d’autant que notre homme a un ego énorme. Car c’est un génie, et il le sait. Et il monnaie son génie, genre cher. Il ne fait jamais rien gratuitement : il attend toujours quelque chose en retour, que ce soit de l’argent ou des faveurs… C’est un personnage vénal et assez lubrique dans son genre, mais aussi parfois très cynique et pragmatique.

Il narre donc ses aventures à son fantôme, souvent en lien avec un évènement survenu dans le présent, ou un mot évoqué innocemment. Par exemple, quand il se blesse à vouloir à tout prix faire du skate, il se soigne avec d’étranges bandelettes, dont il va raconter l’acquisition également farfelue. Même si son ego est surdimensionné, il raconte ses histoires assez objectivement, dans une sorte d’introspection. J’imagine que l’immortalité, ça doit peser, et qu’il faut parfois la raconter.

Mais gardons à l’esprit que le jeune homme est quand même totalement amoral. Arnaqueur à ses heures perdues, flemmard vénal, il cherche à tirer profit de chaque situation, peu importe à quels dépends. C’est quand même le genre de personne à intervenir dans une prise d’otage télévisée dans le seul but de négocier les droits sur son image !

Mais il m’a aussi et surtout fait penser à un autre docteur, celui avec un D majuscule. Celui qui se balade avec sa cabine de police bleue. Car notre Sir est bel et bien le pendant du célèbre Dr Who. Une version égotique, vénale, lubrique mais toute aussi intelligente, immortelle et réputée. Leurs réputations les précèdent tous les deux. Ils ne se battent pas mais sont redoutables. Pyle peut raser New York d’un mot, mais ne fait jamais usage de la magie. Caractériels, ils ne se frottent qu’aux cas les plus étranges, l’un pour l’argent, l’autre pour sa curiosité personnelle.

Egotique, je disais.

Ils ont également leurs compagnons, en l’occurrence le fantôme pour Sir Pyle, à qui il raconte ses aventures. Car lui et le Docteur sont quand même bien seuls, dans leur immortalité. Lui, l’adolescent de plus de quatre mille ans, l’autre, dernier de sa race, qu’il a faite disparaître. C’est bien leur solitude qui transparaît dans ces histoires hors du commun. Ils voient vivre et disparaître des êtres chers, compagnons ou domestiques. Leur immortalité est sans doute à plaindre.

Mais n’empêche que Pyle est un sacré enfoiré, quand même. Un genre de Dr. House encore plus cynique, en fait, mais avec un côté puéril et génial qui le rend attachant, même quand il décime une ville entière pour récupérer les biens des habitants, sans une once de remords.

Vraiment, une série à recommander, en priorité aux fans du fantasque docteur britannique. Une perle rare.

 

TDB : du Tarantino sous speed/mescaline

Aujourd’hui, BD. Une petite perle en quatre tomes qui se languit dans ma bibliothèque, attendant la reconnaissance. On va parler drogues, cartels, légionnaires, Marseille, sectes et extra-terrestres, le tout roulant à 200km/h à contre-sens sur l’autoroute. Ou quelque chose du genre.

Une couverture bizarre, mais attrayante.

Trop de Bonheur (TDB pour les intimes) est donc une série en quatre tomes publiés aux éditions Delcourt entre 2002 et 2008. Elle est écrite par Jean David Morvan et dessinée par Steven Lejeune, avec des coloristes différents à chaque album. Morvan est très connu pour des séries comme Sillage, Al’Togo, Merlin, HK, Zorn & Dirna et Sir Pyle, dont je vous toucherais prochainement un mot.

L’histoire de TDB, c’est assez tordu mais ça se tient au final. C’est une histoire de poursuite du bonheur, en fait. Mais au sens propre. Le Bonheur, c’est une drogue bizarre qui pousse les gens à l’accomplissement de leurs rêves, de leurs désirs ; elle leur donne le courage et la volonté de le faire, avec en sus un certain sentiment de plénitude. C’est donc LA dope ultime, et de nombreuses personnes vont se mettre à sa recherche, et à la recherche de celui qui la produit : Bilou. Bilou est une créature bizarre, aux quatre bras, à la peau verte, à la gueule étrange et aux dread-locks orange.

Le Bonheur qui nage en plein bonheur.

Il va déchaîner les passions de junkies, de narcotrafiquants, de cultistes détraqués, d’indigènes amazoniens, de flics largués… Qui vont se croiser et s’entrecroiser à une vitesse folle au fil des tomes dans la ville de Mars-Aix, laissant derrière eux un beau bordel où s’amoncellent les cadavres.

En effet, l’histoire se déroule comme une course poursuite permanente entre les différents protagonistes, se recherchant entre eux et cherchant tous le Bonheur. Mais, à la différence d’un film avec Julia Roberts, le bonheur, ici, il se cherche à l’arme lourde. Les personnages sont toujours en train de courir, ce qui donne un certain rythme à l’histoire. C’est un effet un peu artificiel, qui pourra en rebuter certains, mais que je trouve très agréable parce que couplé à la violence et au WTF de l’histoire. Comme un grand road-trip psychédélique meurtrier qui file à une vitesse folle.

Cela est dû notamment à la simultanéité des histoires, qui empêche le lecteur de se lasser de l’histoire. Chaque groupe de protagonistes a à chaque fois quelques pages avant d’être remplacé par un autre. De plus, ils s’entrecroisent et leurs histoires propres se recoupent, de façon à ce qu’on arrive à deviner la totalité de l’histoire nous-mêmes. C’est pour cela que j’évoquais Quentin Tarantino dans mon titre, en analogie à son chef d’œuvre, Pulp Fiction, avec ses histoires chaotiques qui se rejoignent. Bien que dans le cas de TDB, ce soit dans un ordre chronologique, mis à part quelques flash-backs bienvenus.

Il y a même un peu de cul ! Que demande le peuple ?

L’humour débile vient également apporter son sel à l’histoire et sauve de la débauche de gore, trop vite écœurante. Des vannes pourries assumées (le nom du commissaire), de l’exagération débile mais jouissive, des petites références autocritiques (Morvan et Sillage), voire prémonitoires (Delsol), des tronches de trois kilomètres tirées des plus grands cartoons…

Mais une des idées les plus intéressantes, là-dedans, ça reste cette fameuse drogue, le Bonheur. Une substance qui pousse à s’affirmer, qui aide à accomplir ses rêves, qui vous rend heureux, sans effet secondaire ? Je prends ! C’est le rêve de tous les introvertis, de tous les timides et loosers du monde, ce truc. Et des autres, pour peu qu’ils aient un projet qui leur semble inaccessible. J’aime vraiment beaucoup cette idée de Morvan, qui donne toute son originalité à l’histoire. D’ailleurs, il développe un peu les conséquences, montrant que cette drogue en circulation libre ferait pas mal de dégâts chez certains, montrant en exemple un pauvre équipementier du McShit (sic) faisant le carnage dont il avait toujours rêvé. Cohérence, tout ça, tout ce que j’aime. I’m loving it. (Pardon)

Vacances à Arcachon : porn jusqu’au dégoût

Dans le cadre de mon stage dans un centre d’art contemporain, j’ai été amené à travailler sur l’œuvre de l’artiste Claude Closky,  un plasticien spécialiste du détournement et de la classification (je résume et ça ne lui fait pas honneur). Il a produit de très nombreuses et intéressantes œuvres, sur des supports très variés ; aujourd’hui, je vais vous parler d’un de ses livres, à la diffusion très réduite, et ce pour deux raisons :

  • C’est un livre d’artiste.
  • C’est du porn, du porn et uniquement du porn.

Il a l'air inoffensif, comme ça...

Vacances à Arcachon est un petit livre jaune, de quelques 200 pages, diffusé à 500 exemplaires en 2000. Il est donc très difficile à trouver, mais est disponible sur Internet, sur le site de l’artiste, à la section « 2000 ». Cela ouvre une douzaine de fenêtres pop-up qui affichent chacune une partie du texte de l’œuvre, qu’on peut continuer à lire avec douze autre pages, une fois arrivé à la fin des premières. Il faudrait être vraiment motivé.

En effet et sans parler du contenu, le texte est d’une mise en page particulièrement exigeante, formant des blocs de texte sans blanc, sans retour à la ligne, sans paragraphe. C’est un enchaînement ininterrompu de descriptions sexuelles, sans pause entre elles.

Closky a fait une sorte de synthèse de la littérature pornographique, et l’a condensée dans ce livre, ne conservant que les scènes de sexe et les liants entre elles. Pas d’histoire, pas de cohérence, pas de pause, c’est de la chair non-stop. À ce point, c’est plus de la barbaque qu’autre chose. Ce n’est pas de la grande littérature, ça déborde de clichés et ça continue à n’en plus finir, sans répit. Passée l’excitation des premiers instants, ce texte n’inspire vite que le dégoût face à l’excès, le gavage sans émotion.

Le corps n’est vraiment ici traité que comme de la viande, aux propriétaires uniquement identifiés par un prénom vite oublié, sans aucun trait distinctif ; bref, sans autre intérêt que leur corps. L’esprit est négligé face au corps, à ses attributs et à la performance physique totalement dénaturée. Aucun sentiment, aucun dialogue au-delà des pires clichés du p0rn ; c’est du sexe sans sentiment puissance dix mille. Il n’est nulle part question d’amour, de plaisir autre que charnel, d’intimité ou de réciprocité ; il est difficile d’imaginer que quiconque puisse vraiment porter un intérêt au contenu de ce texte passées quelques lignes.

Cette démarche de récupération et de condensation est assez caractéristique de l’œuvre de Claude Closky, mais elle prend ici une tournure très dérangeante et malsaine, avec du sexe mécanique et interminable, qui perd totalement son essence et son intérêt, enchaînant à un rythme insoutenable, tant sur la forme (la description) que sur le fond (le bloc de texte). Quand Closky met à nu le p0rn, ça devient triste et glauque, et dans un sens prémonitoire, comme annonçant en 2000 l’explosion à venir de la pornographie sur le net.

Remember, THE INTERNET IS FOR PORN.

Petit ralentissement

Voilà, donc c’est les vacances mais je reste pas mal occupé, donc je vais me calmer un peu sur le rythme de parution, ne trouvant pas toujours des choses à dire. On sent quand même bien que je me force des fois à écrire, et ça perd en cohérence et en clarté.

Je reviendrais à un rythme de parution régulier quand les choses se seront un peu calmées pour moi, c’est à dire quand j’aurais trouvé un appart’ et quand on aura enfin achevé la préparation de l’exposition. D’ici là, je posterais tout de même quelques billets qui me tiennent à coeur.

À plus tard, et bonnes vacances !

Le secondaire et les arts

Je vous préviens de suite, ce billet sera totalement biaisé et ne se basera que sur mon vécu, donc incomplet. Je voudrais vous parler de l’éducation à l’art à l’école. Faut me comprendre aussi : trois ans d’études à ce sujet, je prends la grosse tête et je me crois capable de donner mon avis sur tout ce qui y touche. Enfin, bon, c’est aussi ça être jeune, non ? Alors voyons comment argumenter tout ça.

L'art contemporain, c'est aussi des gens comme Murakami. Du ludique.

Techniquement, on n’a quasiment aucune éducation réelle à l’art et à l’histoire de l’art, du primaire au lycée. C’est remplacé par des cours d’arts plastiques. Le truc que j’ai toujours haï comme c’est pas possible. Peut-être n’est-ce propre qu’à moi, mais je n’ai jamais trouvé ces cours intéressants, ni n’y ait jamais rien appris. Je n’y ai pas découvert une vocation, je n’y ai pas appris à peindre, ni à dessiner d’ailleurs. Je n’y ai pas appris le nom d’artistes, ni de périodes de l’art. En bref, un cours inintéressant, avec souvent des profs dépressifs.

Mais ce n’est pas de leur faute non plus, tant il est difficile d’intéresser une classe de branleurs de collégiens, surtout quand il s’agit d’art. Les primaires et les lycéens sont d’ailleurs en général plus réceptifs, mais les cours d’arts plastiques sont une option chez ces derniers, ce qui simplifie la tâche des enseignants. Ce ne sont donc que les jeunes motivés qui pourront apprendre les bases de l’art et de l’histoire de l’art ; je trouve ça dommage. Par ailleurs, cette matière est assez peu valorisée, avec des notes qui n’influent que peu sur la moyenne, donc pas assez pour motiver les cancres. Pourtant, je pense qu’une initiation à l’art, sinon à sa pratique, est indispensable à tous.

L’esthétique est à mes yeux le paroxysme de la réflexion philosophique, car rien n’est moins tangible et définissable que l’art, et les débats que cela suscite sont ardus mais passionnants. Je ne parle pas ici d’initier les jeunes à l’esthétique, mais au moins de les familiariser avec le Beau et l’histoire de l’art. De leur donner des bases, des outils pour leur permettre de s’intéresser, de comprendre l’art. Comme pour les mathématiques, les sciences, la littérature, avoir des bases pour appréhender et poser un jugement critique et réfléchi sur une œuvre, pour ne pas juste dire « je ne comprends pas », « c’est moche » ou encore « j’aurais pu le faire moi-même »…

"Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ?" - N.S.

Au même titre qu’on lutte contre l’ignorance créationniste, on devrait lutter contre l’ignorance en arts, en particulier à l’égard de l’art moderne et contemporain, en gros le XXème siècle. Il peut être très abrupt, très conceptuel, et parfois complètement prétentieux et vain ; il est difficile d’accès. Je ne peux pas trop blâmer le béotien dans un centre d’art contemporain, ayant moi-même souvent du mal à trouver un sens ou un intérêt à certains artistes. C’est une question de regard, j’imagine, ce qui ne s’acquiert qu’à travers un enseignement, sous forme de cours ou de lectures.

Je n’ai étudié l’histoire de l’art qu’à l’université, et mon intérêt pour l’art avant cela était minime. Je n’aurais alors su dater, même approximativement, un artiste célèbre, et aurait rejeté avec dédain tout ce qui est un tant soit peu abstrait. J’ai laissé tomber mes a priori et j’ai essayé de comprendre de quoi il était question, sans juger. Cela m’a été facilité par les cours, évidemment, mais je pense qu’il est important de donner ces bases à tous, notamment à travers les cours d’arts plastiques dispensés au collège. Parce que l’art, c’est quand même ce qui nous différencie du monde animal, non ?