La science-fiction, tant en littérature qu’au cinéma ou en bande dessinée, m’a fait découvrir un grand nombre de concepts spéculatifs tout à fait vertigineux : économie de l’abondance, échelle de Kardashev, monades urbaines, nanosocialisme, etc. C’est d’ailleurs le propre d’une oeuvre de science-fiction réussie que de proposer une histoire attrayante tout en développant autour d’idées souvent novatrices et fascinantes, comme l’a par exemple fait Iain M. Banks autour de la singularité technologique dans la Culture, son oeuvre principale.
J’ai découvert par ces biais tout une frange de la littérature étudiant les implications des nouvelles technologies, tant au niveau des infrastructures que des superstructures. Ce sont des textes très rigoureux, quand les oeuvres de science-fiction développent en général autour de la vie au quotidien d’un ou plusieurs protagonistes et des retombées des progrès technologiques sur leur vie, et ce dans à peu près tous les domaines.
Tous les domaines, sauf un. L’art.
En lisant l’Âge de diamant, j’en suis venu à me demander comment réagirait le monde de l’art face à des machines capables de copier à l’identique tout objet qui leur est présenté. Notant que l’auteur évacuait avec soin ce sujet, je me suis rendu compte que je n’avais jamais lu ou vu d’oeuvre de science-fiction évoquant même simplement l’art dans les sociétés qu’ils présentaient. Ce qui est somme toute parfaitement logique. Et c’est aussi pour cette raison que j’ai choisi de ne pas illustrer ce billet : aucune image ne pourrait correspondre.
En effet, plus encore que la technologie, il est impossible de prévoir à quoi ressemblera l’art dans quelques dizaines d’années, a fortiori dans quelques siècles, voire plus. Il est déjà très difficile d’évaluer un paysage des tendances et orientations de l’art aujourd’hui, alors demain ! La production contemporaine est en effet tellement vaste et couvre tellement de supports et de sujets qu’il est impossible d’avoir le recul conséquent à son appréciation ; presque tout ce qui peut être travaillé ou étudié l’est, sans doute, par tel ou tel artiste à travers le monde. L’art contemporain se déconstruit et se reconstruit à chaque instant, évolue en permanence, tant par rapport à lui-même, dans une idée de meta très prisée, que par rapport au monde.
Comment en vouloir alors à l’écrivain ou au scénariste de passer sous silence ce sujet ? Déjà, même si c’est un sujet fabuleux et proprement vertigineux, il n’intéressera jamais qu’une frange réduite du lectorat ou des spectateurs. Ensuite, cela demanderait d’excellentes notions en art actuel, ce qui n’est pas à la portée ni de l’intérêt de tous. Enfin, l’exercice serait vain, puisque spéculer sur l’avenir de l’art relèverait au mieux du hasard, tant les paramètres à prendre en compte sont grands. Même s’il précède souvent les tendances et annonce les changements sociaux majeurs, l’art est le reflet de la société qui l’abrite. Il faudrait à l’auteur développer une société entière et en déduire les répercussions sur les activités créatrices pures ; la tâche s’annonce ambitieuse.
Et pourtant. Pourtant, je voudrais que les auteurs incluent l’art dans leurs futurs respectifs. Je n’ai pas connaissance de cultures qui n’auraient pas d’art propre, sous quelque forme que ce soit ; pourquoi alors des sociétés futuristes n’en auraient-elles pas ? C’est là tout le paradoxe de l’art en science-fiction : il est indélicat de l’omettre mais impossible de le définir de façon sinon exhaustive, au moins satisfaisante.
Toute tentative relèverait probablement du cliché, à moins de réunir une palanquée de futurologues, de scientifiques, d’experts de l’art contemporain et d’artistes. Ce qui, somme toute ferait un putain de bon sujet de colloque sur la prospective de l’art à long et très long terme. Je crois que je me suis convaincu moi-même, je vais aller en parler à l’université, je re.
Pour en revenir à mon questionnement initial, il était par exemple question de la duplication d’objets à l’aide d’assembleurs nanotechnologiques, c’est à dire de machines capables de composer molécule par molécule tout objet dont elles ont le schéma. C’est, en somme, la fusion des nanotechnologies et des fab-labs qui commencent à se développer un peu partout.
Imaginons donc qu’on puisse scanner une oeuvre d’art, contemporaine ou non, et qu’on puisse la reproduire à l’infini à l’aide des-dites machines. Quel rapport entretiendrions-nous alors avec l’oeuvre originale ? La notion d’original aurait-elle même encore un sens ?
On pourrait imaginer, en sus d’une démocratisation de l’art, un accroissement exponentiel à l’égard de l’original, dans une sorte d’obsession fétichiste. Là, ça commencerait à craindre, avec une flambée monstrueuse des prix des oeuvres, même s’il ne s’agit que d’un griffonnage fait en quelques minutes par un artiste à la renommée limitée. Ce serait là le paradoxe : la démocratisation de l’art augmenterait la valeur des oeuvres d’art d’une façon sans précédent, et entraînerait une spéculation extrême, avec tous les ennuis que cela implique : magouilles, arnaques, sécurisation à l’extrême…
De toutes façons, il serait difficile de déterminer lequel serait l’original sans machines extrêmement perfectionnées, avec sans doute des histoires de radioactivité naturelle dans le coup.
D’un autre côté, l’original pourrait perdre toute valeur marchande, tout en conservant un intérêt historique, notamment au sujet de la détérioration progressive des oeuvres ; quelle époque serait prise pour modèle, pour référence, lors de la reproduction de l’oeuvre.
Il pourrait aussi servir à une désacralisation totale par appropriation. Si chacun peut obtenir une infinité de copies de n’importe quelle oeuvre, il peut s’en servir pour la dénaturer, la corrompre, l’améliorer à sa façon, et au final s’en inspirer pour créer soi-même.
On en revient donc à l’impossibilité de prévoir un art futuriste ; il ne s’agit même pas ici des formes que prendrait la création, mais simplement de la réception culturelle et marchande des oeuvres déjà existantes à notre époque ! Cela soulève également les problématiques liées à la question d’aura, soulevée par Walter Benjamin ; l’oeuvre perdrait-elle toute aura à être ainsi virtuellement ubique, à la fois potentiellement partout et nulle part ? Ou au contraire, en gagnerait-elle un peu en étant là, réelle et précise à défaut d’être originale ? Ces questions sont fascinantes. Tellement que je ne comprends pas qu’un écrivain ou un universitaire ne se soit pas encore attelé à étudier ça. Peut-être est-ce le cas, d’ailleurs ; va falloir que j’aille fouiller un peu les Internets.
N’empêche, ça vous plairait pas, à vous, d’avoir chez vous des reproductions fidèles à la molécule de peinture près des plus grandes toiles de l’histoire de l’art ? Moi si, et plutôt deux fois qu’une. Et au diable les implications esthétiques immédiates. On laissera ça aux historiens de l’art et esthètes à naître.
Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai un colloque à aller préparer, moi. J’en ferai bien une thèse, de ces questions, d’ailleurs.
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